Le raqs sharqi
Origines et histoire du raqs sharqi
Badia Masabni, de la danse sociale à l’art scénique
Dans l’histoire du raqs sharqi (littéralement « danse de l’Orient »), le nom de Badia Masabni occupe une place fondatrice. Le raqs sharqi, en tant que genre artistique scénique, n’existe pas avant l’œuvre de structuration et de transformation menée par Badia Masabni au Caire dans les années 1920-1930.
Issue d’un milieu levantin et installée en Égypte, Badia Masabni s’inscrit dans un contexte urbain, cosmopolite et profondément marqué par les mutations sociales du début du XXᵉ siècle. Le Caire est alors une capitale culturelle où se croisent élites égyptiennes, artistes étrangers, touristes et influences occidentales. C’est dans cet environnement que Masabni à partir des années 1920 fonde ses casinos-théâtres, espaces hybrides mêlant musique, danse et spectacle vivant. Ces lieux ne sont pas de simples scènes de divertissement : ils deviennent de véritables laboratoires esthétiques où la danse orientale se transforme.
Avant Badia Masabni, les danses du bassin égyptien, en particulier le baladi et ce qui deviendra plus tard le shaabi, relèvent principalement de la sphère sociale. Elles sont improvisées, ancrées dans le quotidien, et ne répondent pas aux exigences d’un spectacle scénique structuré. Badia Masabni opère une rupture décisive : elle déplace la danse du cadre domestique ou communautaire vers la scène, et ce déplacement implique une refonte complète de la forme dansée. Loin de « diluer » la tradition, cette transformation, nourrie par le ballet, le music-hall et les danses occidentales, permet au raqs sharqi de devenir une forme moderne, capable de dialoguer avec son époque tout en conservant un ancrage corporel égyptien. C’est précisément cette tension entre tradition et modernité qui définit le raqs sharqi naissant.
Le rôle du cinéma dans la diffusion du raqs sharqi
Le cinéma égyptien joue un rôle déterminant dans l’histoire et la consolidation du raqs sharqi. À partir des années 1930, et surtout durant ce l’âge d’or du cinéma égyptien (années 1940-1950), le raqs sharqi quitte définitivement les seuls espaces des casinos et des théâtres pour accéder à un public de masse. Par l’image filmée, le raqs sharqi acquiert une forme relativement stable, reconnaissable et reproductible, tant en Égypte qu’à l’international.
Le cinéma impose d’abord une nouvelle relation à l’espace et au corps. Contrairement à la scène vivante, la caméra fragmente le mouvement : gros plans sur le bassin et cadrages du torse. Cela influence directement la manière de danser. Les danseuses adaptent leur gestuelle pour qu’elle soit lisible à l’écran, renforçant la précision des isolations, la clarté des lignes et l’expressivité du visage. Cette adaptation n’est pas superficielle : elle participe à la construction même du style raqs sharqi.
L’occident : transformation et dérives
À partir des années 1950-1960, le raqs sharqi commence à se diffuser hors d’Égypte, surtout en Europe et aux États-Unis. Mais cette diffusion ne se fait pas de manière fidèle. En Occident, la danse est réinterprétée selon une vision différente, influencée par le regard occidental, le commerce et les stéréotypes sur l’Orient, et le raqs sharqi change de nom en devenant « belly dance ». Ce nouveau nom ne vient pas des pays arabes et réduit la danse à une seule partie du corps, le ventre, vu comme exotique et sensuel. Cela fait perdre à la danse son lien avec la culture égyptienne, sa musique et son histoire.
Les cabarets, le cinéma hollywoodien, les spectacles touristiques et les expositions jouent un rôle important. La danse est souvent sortie de son contexte original : la musique arabe, l’improvisation et le sens culturel sont mis de côté. Le raqs sharqi devient alors un spectacle facile à comprendre, basé sur des images simples : costume deux-pièces, mouvements exagérés, décor oriental imaginaire. C’est ce qu’on appelle une folklorisation. La danse est aussi de plus en plus sexualisée. Alors qu’en Égypte le raqs sharqi exprime la musicalité, l’émotion et la présence scénique, en Occident il est souvent vu surtout comme une danse de séduction.
Comment définir la musique du raqs sharqi ?
La musique du raqs sharqi est une musique arabe, principalement égyptienne, conçue pour être interprétée par la danse. Elle ne sert pas seulement d’accompagnement : elle constitue la base même de la danse. Dans le raqs sharqi, la danseuse traduit la musique par le mouvement, instrument par instrument, accent par accent.
Cette musique se caractérise d’abord par sa richesse rythmique et mélodique. Elle alterne des passages lents et expressifs avec des sections plus dynamiques et percussives. Les rythmes peuvent être variés (lents, moyens ou rapides), ce qui permet à la danseuse de changer de qualité de mouvement, de l’ondulation douce aux accents marqués. La musique du raqs sharqi repose également sur une forte dimension émotionnelle. Les mélodies, expriment des sentiments profonds : joie, nostalgie, mélancolie, fierté. La danseuse ne se contente pas de suivre le rythme, elle interprète l’émotion contenue dans la mélodie.
Un autre aspect fondamental est la structure musicale. Les morceaux de raqs sharqi sont souvent composés de plusieurs parties contrastées. Chaque section invite une réponse corporelle différente : un passage mélodique peut être dansé avec fluidité et douceur, tandis qu’un passage rythmique appelle des mouvements plus précis et accentués. Cette construction encourage l’improvisation, élément central du raqs sharqi.
Les instruments de la musique du raqs sharqi
Les musiques utilisées pour le raqs sharqi reposent sur un ensemble instrumental issu de la tradition arabe savante et du cabaret égyptien. La darbouka, percussion en forme de gobelet jouée avec les mains, constitue la base rythmique : elle produit les sons graves et aigus qui structurent le rythme et dialoguent directement avec la danse. Elle est souvent accompagnée du riq, un tambourin à cymbalettes dont le jeu précis apporte des accents scintillants, ainsi que du duff ou du mazhar, tambours sur cadre plus larges qui renforcent la profondeur rythmique.
Sur le plan mélodique, l’oud, luth emblématique au timbre chaud et expressif, porte de nombreuses phrases musicales et soutient l’émotion. Le qanun, cithare sur table, ajoute une richesse harmonique et une grande finesse d’exécution, tandis que le nay, flûte en roseau, introduit une couleur aérienne et introspective, souvent associée aux passages plus lents. Les violons, fréquemment joués en ensemble, donnent à la musique son ampleur orchestrale et son caractère lyrique, essentiels à l’esthétique scénique du raqs sharqi.
Apprendre à danser le raqs sharqi
La posture et la tenue du corps
Dans le raqs sharqi, la posture et la tenue du corps jouent un rôle essentiel dans la qualité de la danse. Elles constituent la base sur laquelle reposent les isolations, l’ancrage et l’expressivité. Une bonne posture permet à la danseuse d’être à la fois stable, élégante et libre dans ses mouvements.
La posture du raqs sharqi se caractérise par un corps droit mais souple. La colonne vertébrale est allongée, sans rigidité, ce qui donne une impression de verticalité naturelle. Le buste est ouvert, la poitrine dégagée, ce qui facilite la respiration et permet une meilleure projection du mouvement vers le public. Les épaules sont relâchées et basses, afin d’éviter toute tension inutile.
La tenue du corps ne cherche pas la raideur ni la pose figée. Au contraire, le raqs sharqi repose sur un équilibre entre maintien et fluidité. Le corps reste tonique, mais jamais crispé. Cette tonicité permet de contrôler les isolations tout en conservant une danse fluide et organique. Le bassin, centre du mouvement, est maintenu de manière stable, ce qui donne une impression de maîtrise et de confiance. Les bras et les mains participent également à la posture générale. Ils prolongent le mouvement sans le dominer, accompagnant la danse avec douceur et précision. Leur placement contribue à l’harmonie du corps et à la lisibilité de la danse sur scène, sans détourner l’attention du travail principal des hanches et du torse.
Les isolations du corps
L’un des éléments les plus caractéristiques du raqs sharqi est le travail des isolations du corps. Ce principe consiste à faire bouger une partie du corps de manière indépendante, tandis que le reste du corps reste stable ou effectue un mouvement différent. Cette capacité à dissocier les zones corporelles donne au raqs sharqi son aspect précis, fluide et musical.
Les isolations concernent principalement les hanches, le bassin, la cage thoracique, les épaules et le ventre. Les mouvements de hanches, par exemple, peuvent être latéraux, circulaires, en accents ou en vibrations, souvent liés aux percussions de la musique. Le bassin joue un rôle central, car il porte le poids du corps et permet une grande variété de mouvements contrôlés. La cage thoracique, quant à elle, est souvent utilisée pour suivre les mélodies, avec des déplacements subtils vers l’avant, l’arrière ou sur les côtés.
Le travail du ventre occupe également une place importante. Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit pas de mouvements désordonnés, mais de contractions et relâchements maîtrisés, qui demandent une grande conscience corporelle. Ces isolations nécessitent du temps, de la précision et une bonne connaissance de son propre corps. Dans le raqs sharqi, les isolations ne sont jamais gratuites. Elles sont directement liées à la musique : chaque accent, chaque instrument, chaque variation rythmique peut être traduit par une partie différente du corps. Ainsi, la danse devient une véritable interprétation visuelle de la musique arabe.
Enfin, les isolations contribuent à l’esthétique générale de la danse. Elles permettent de créer un contraste entre immobilité et mouvement, entre douceur et énergie, tout en donnant l’impression d’une danse à la fois complexe et naturelle. C’est cette maîtrise des isolations qui distingue le raqs sharqi d’autres formes de danse et qui en fait un art subtil, basé sur le contrôle, la musicalité et l’expressivité.
L’ancrage et le rapport au sol
Dans le raqs sharqi, l’ancrage et le rapport au sol constituent un élément fondamental de la manière de danser. Contrairement à certaines danses très aériennes ou sautées, le raqs sharqi repose sur une connexion constante avec la terre. Le corps de la danseuse est solidement posé, stable, et conscient de son poids.
Cet ancrage passe d’abord par les pieds. Qu’elles dansent pieds nus ou non, les danseuses cherchent à sentir le sol sous elles. Le poids du corps est réparti de manière équilibrée, ce qui permet de garder une posture stable tout en restant souple. Les genoux sont généralement légèrement fléchis, jamais complètement verrouillés, afin de faciliter les mouvements du bassin et des hanches.
Le rapport au sol est aussi lié au centre du corps, situé autour du bassin. Dans le raqs sharqi, de nombreux mouvements partent de cette zone centrale. Être bien ancrée permet à la danseuse de contrôler ses isolations, d’exécuter des accents précis et de maintenir une danse fluide sans perte d’équilibre. L’ancrage donne ainsi une impression de solidité et de maîtrise, même dans les mouvements les plus délicats. L’ancrage joue un rôle important dans l’expressivité du raqs sharqi. Il permet de créer des contrastes entre immobilité et mouvement, lenteur et énergie, douceur et puissance. Grâce à ce lien fort avec le sol, la danse conserve son caractère terrien, profond et incarné, qui fait partie intégrante de son identité.
L’expressivité et la présence scénique
Dans le raqs sharqi, l’expressivité et la présence scénique sont aussi importantes que la technique. La danse ne se limite pas à l’exécution correcte des mouvements : elle repose sur la capacité de la danseuse à transmettre une émotion, à donner un sens à la musique et à établir un lien avec le public.
Visage et le regard : Le regard n’est jamais vide, il accompagne la musique, souligne un accent, dialogue avec le public. Les expressions du visage restent maîtrisées et naturelles. Il ne s’agit pas de surjouer, mais de laisser apparaître des émotions subtiles comme la joie, la douceur, la nostalgie ou la fierté, en accord avec la musique interprétée.
La manière d’occuper l’espace : La danseuse de raqs sharqi est consciente de sa position sur scène, ses déplacements sont mesurés, ses pauses sont assumées, et chaque geste est intentionnel. Même dans l’immobilité, le corps reste présent et expressif. Cette capacité à « habiter » la scène donne à la danse une profondeur particulière.
L’équilibre entre intériorité et projection : Le raqs sharqi est une danse ressentie de l’intérieur, la danseuse vit la musique dans son corps. Mais cette émotion doit aussi être projetée vers l’extérieur pour être perçue par le public. La présence scénique naît précisément de cet équilibre entre ce qui est vécu intimement et ce qui est partagé visuellement.
Une sobriété élégante : La danseuse ne cherche ni l’exagération ni la provocation. La sensualité, lorsqu’elle est présente, reste suggérée et intégrée à la musicalité. Cette retenue maîtrisée renforce la force expressive de la danse et contribue à l’image d’un art raffiné, fondé sur la sensibilité, la musicalité et la communication.
Le costume emblématique : la bedlah
La tenue portée par les danseuses de raqs sharqi occupe une place essentielle dans la signification de la danse. En arabe, le mot bedlah signifie simplement « tenue » ou « ensemble ». Cependant, dans le contexte du raqs sharqi, ce terme s’est spécialisé pour désigner le costume scénique, généralement composé de deux ou trois pièces.
Porter une bedlah ne relève pas d’un simple choix vestimentaire : cela change immédiatement le sens culturel de la danse. La danse quitte le cadre social ou intime pour entrer dans le registre du spectacle. La bedlah est pensée pour être vue de loin, sous les projecteurs, et elle accompagne une danse destinée à la scène, fondée sur la virtuosité, la projection du mouvement et la mise en valeur du corps dans l’espace.
La bedlah se compose principalement d’un soutien-gorge structuré, souvent richement décoré, d’une ceinture ornée qui souligne les hanches, et d’une jupe longue ou fendue permettant la liberté de mouvement. À cela peuvent s’ajouter des voiles, des manches ou des bijoux, selon le style et la mise en scène. Les matériaux utilisés sont volontairement précieux : strass, perles et broderies sont choisis pour capter la lumière et accentuer chaque geste du corps sur scène.
Concernant les chaussures, il n’existe pas de règle stricte. De nombreuses danseuses de raqs sharqi dansent pieds nus, ce qui permet un meilleur contact avec le sol et aide à ressentir plus finement le rythme et la musique. Cette pratique renforce aussi l’ancrage corporel de la danse. Mais à partir des années 1940, avec l’essor du cinéma égyptien, certaines danseuses commencent toutefois à porter des chaussures à talons, souvent fines et élégantes. Ce choix vise à donner une image plus moderne, à s’adapter à l’esthétique du cinéma et à rapprocher le raqs sharqi des danses scéniques occidentales comme le ballet. Là encore, il s’agit d’un choix artistique et visuel, lié au contexte de représentation.