Le shaabi
Le shaabi est bien plus qu’un style de danse orientale : c’est une expression authentique de la vie quotidienne des quartiers populaires égyptiens. Contrairement au raqs sharqi qui recherche la perfection technique et l’élégance raffinée, le shaabi assume son côté brut, spontané et décontracté. Danser le shaabi, c’est incarner l’esprit de la rue cairote avec son humour, sa décontraction et son énergie nerveuse.
Les origines et l’histoire du shaabi
Le mot shaabi est un adjectif arabe formé à partir du nom « shaab », qui signifie le peuple ou la communauté. A ce radical s’ajoute le suffixe « i », très courant en arabe, qui sert à indiquer l’appartenance ou la relation. Sur le plan linguistique, shaabi signifie donc littéralement « qui appartient au peuple », « populaire » ou « relatif au peuple ».
Il n’y a pas d’auteur unique du shaabi, ni de figure fondatrice identifiable. Le shaabi est une production collective et organique des classes populaires urbaines égyptiennes, principalement celles du Caire, à partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Le shaabi naît au sein des quartiers populaires (ouvriers, migrants ruraux urbanisés, classes travailleuses), dans des espaces non institutionnels : la rue, les mariages de quartier, les cafés, les fêtes informelles. Il émerge comme une continuation et une transformation du baladi, lorsque celui-ci est progressivement marginalisé, moralisé ou esthétisé par les élites culturelles et l’État.
Le shaabi comme résistance culturelle
Le raqs sharqi moderne est décrit comme une danse progressivement domestiquée, sous l’effet conjoint de la moralisation interne et des exigences esthétiques de la scène et de l’exportation, transformant un corps social et vécu en un corps surveillé, normé et justifiable.
C’est dans ce contexte que le shaabi prend tout son sens, non pas comme un style formalisé, mais comme un retour brutal du social dans le corps dansant. Le shaabi ne cherche pas à corriger l’image du corps populaire, il ne cherche pas à la rendre acceptable. Au contraire, il expose ce corps tel qu’il est vécu : lourd, vibrant, excessif, parfois maladroit, parfois provocant, souvent drôle, toujours incarné. Là où le raqs sharqi moderne tend à lisser les aspérités pour survivre dans un cadre moral et institutionnel contraignant, le shaabi réintroduit ce qui avait été refoulé : la spontanéité, la frontalité, l’ambiguïté, l’ambivalence entre joie, sexualité, colère et ironie.
Le shaabi ne dit pas « je m’oppose », il agit. Il agit par le refus implicite du contrôle, par l’absence de distance esthétique, par l’usage d’un corps qui n’est pas discipliné pour être regardé, mais engagé pour être vécu. Il accepte même ce que les discours dominants qualifient de « vulgaire », non pas par provocation gratuite, mais parce que cette vulgarité est précisément ce qui a été rejeté du champ de la danse légitime. En ce sens, le shaabi agit comme une résistance culturelle profonde : il rappelle que la danse orientale n’est pas née pour être respectable, ni exportable, ni moralement rassurante, mais pour accompagner la vie sociale, avec tout ce que cela comporte d’excès, de contradictions et de tensions.
Apprendre à danser le shaabi
Le corps : posture et placement
L’axe vertical
Contrairement au raqs sharqi où l’axe reste allongé et tiré vers le haut, le shaabi privilégie un axe plus relâché et naturel. Le corps n’est pas compressé mais il n’est pas non plus étiré. L’attitude générale est décontractée, comme si vous dansiez spontanément dans la rue ou lors d’une fête familiale.
Le poids du corps est réparti de manière naturelle sur les deux pieds, avec une légère prédominance sur l’avant du pied sans pour autant être sur demi-pointes. Le centre de gravité reste bas, ancré dans le bassin et les hanches. Cette base solide permet les rebonds caractéristiques du shaabi.
Les genoux restent souples et légèrement fléchis en permanence. Cette légère flexion constante permet l’élasticité nécessaire aux mouvements rebondis. Les jambes ne sont jamais complètement tendues, sauf pour créer des accents ponctuels. Cette souplesse des genoux est essentielle pour absorber et créer le rebond caractéristique du style.
Rapport au sol
Le rebond est l’une des signatures du shaabi. Il s’agit d’une pulsation constante qui part des genoux et se transmet dans tout le corps. Ce rebond n’est pas mécanique mais organique, comme une respiration corporelle. Il crée une connexion permanente avec le sol et donne cette qualité « funky » au mouvement.
Le corps fonctionne comme un ressort. L’énergie vient du sol, monte dans les jambes, traverse le bassin et se diffuse dans le torse et les bras. Cette élasticité crée une qualité de mouvement vivante et dynamique, en constante oscillation entre tension et relâchement.
Les déplacements se font majoritairement pieds à plat ou sur l’avant du pied, jamais sur demi-pointes comme en sharqi. Cette connexion au sol renforce l’aspect terrien et populaire du style. Les talons restent proches du sol, permettant une mobilité rapide et une stabilité pour les accents.
Mouvements : qualité et dynamique
Gestuelle quotidienne
Le shaabi puise directement dans les gestes de la vie quotidienne égyptienne. On y retrouve des mimiques de conversation, des gestes de la rue, des attitudes de défi amical. La danseuse peut mimer des situations du quotidien, raconter une petite histoire, réagir aux paroles de la chanson comme si elle participait à une conversation animée.
Ces gestes incluent :
• Pointer du doigt de manière joueuse ou provocatrice
• Hausser les épaules avec désinvolture
• Faire des gestes de la main exprimant « et alors ? », « peu importe », « viens ici »
• Mimer des actions quotidiennes (boire un café, compter de l’argent, se regarder dans un miroir)
• Adopter des postures de défi ou de séduction décontractée
Accents lourds
Les accents (ces moment précis où le corps souligne un son de la musique) en shaabi sont marqués, appuyés, presque exagérés. Le bassin « tombe » plutôt qu’il ne se lève, les épaules « chutent » avec force. Ces accents créent une ponctuation rythmique forte qui dialogue directement avec la musique.
La technique consiste à :
• Laisser tomber le poids du corps dans l’accent plutôt que de le contrôler
• Utiliser la gravité comme alliée
• Marquer les temps forts de la musique avec tout le corps
• Créer des « drops » (chutes) plutôt que des « lifts » (élévations)
Peu de virtuosité décorative
Le shaabi n’est pas un concours de prouesses techniques. Les mouvements sont simples, efficaces, directs. Il n’y a pas de grande arabesque, pas de tour en équilibre, pas de shimmy rapide sur 32 temps. La virtuosité du shaabi réside dans l’authenticité de l’expression, la justesse du rythme et la capacité à créer une connexion avec le public.
On privilégie :
• Les mouvements simples bien exécutés
• La clarté rythmique plutôt que la complexité
• L’expression plutôt que l’exploit technique
• La connexion plutôt que la démonstration
Énergie basse, terrienne mais nerveuse
L’énergie du shaabi est paradoxale : elle est à la fois ancrée dans le sol (basse) et électrique (nerveuse). C’est une énergie qui bouillonne de l’intérieur sans s’envoler vers le haut. Elle crée une tension dynamique, comme quelque chose qui est constamment sur le point d’exploser mais reste contenu.
Cette qualité énergétique se traduit par :
• Un centre de gravité bas
• Des mouvements qui partent du bassin et des hanches
• Une pulsation constante et irrégulière
• Une sensation de « cocottes-minute » prête à siffler
• Une vivacité dans les changements de direction
Alternance : relâchement, explosion et arrêt net
Le shaabi joue constamment sur les contrastes dynamiques. Cette alternance crée un rythme visuel captivant et reflète le caractère imprévisible de la musique shaabi elle-même. Cette alternance doit être organique, imprévisible, jamais mécanique. C’est la respiration naturelle de la danse shaabi.
Le relâchement : moments de groove décontracté, le corps ondule tranquillement, se laisse porter par la musique. Les mouvements sont fluides, quasi nonchalants.
L’explosion : moments d’accents puissants, de mouvements saccadés, d’énergie brute. Le corps réagit aux pics musicaux avec intensité.
L’arrêt net : pauses soudaines, freeze, immobilité totale qui contraste avec le mouvement. Ces arrêts créent de la tension dramatique et mettent en valeur les silences musicaux.
Le langage corporel du shaabi
Le shaabi ne possède pas un vocabulaire de pas et de figures codifiées, au sens où on l’entend pour le raqs sharqi scénique. Les textes insistent justement sur le fait que parler de « pas » au shaabi est déjà une traduction académique imparfaite d’une pratique qui relève avant tout du geste social.
Dans le shaabi, on peut reconnaître des mouvements qui ressemblent à ce qu’on appelle parfois des hip drops, des shimmies ou des twists. Mais ces noms viennent surtout des cours de danse orientale et ne font pas partie du shaabi lui-même. En réalité, dans le shaabi, on ne danse pas des pas précis : le corps réagit à la musique avec des vibrations, des accents et des mouvements spontanés. Ce qui compte le plus, ce n’est pas la forme « jolie » du mouvement, mais le poids du corps, l’énergie, le lien avec la musique et le moment partagé avec les autres.
Bassin et hanches
Le bassin est le moteur du shaabi. Les mouvements sont courts, percutants, avec des isolations brutes plutôt que raffinées. Tous ces mouvements doivent être exécutés avec un sentiment de facilité apparente, comme si le corps bougeait naturellement sans effort conscient. Pas de contrôle excessif, pas de perfection recherchée, mais une énergie directe et honnête.
Torse et épaules
Le torse participe activement à la danse shaabi, souvent de manière plus libre qu’en sharqi. Les épaules restent détendues, jamais crispées. Les mouvements du torse sont généreux, avec une certaine amplitude, mais sans rigidité. On accepte que le mouvement se propage dans le reste du corps.
Jambes et appuis
Les jambes sont la fondation du shaabi. Elles créent l’ancrage, le rebond et la stabilité nécessaires au style. Les jambes ne sont jamais complètement tendues sauf pour des accents spécifiques. La flexion permanente des genoux permet la réactivité et le rebond. Les appuis sont fermes, le contact avec le sol est constant et conscient.
Tête et regard
La tête et le regard sont des outils expressifs essentiels dans le shaabi, peut-être même plus que dans les autres styles de danse orientale.
Mouvements de tête
Le visage n’est jamais neutre ou figé dans un sourire de convention. Il exprime, réagit, communique. Les sourcils, la bouche, les yeux participent activement à raconter l’histoire et à créer l’ambiance.
Déplacements et présence scénique
Le shaabi ne privilégie pas les grandes traversées d’espace ou les déplacements complexes. Les déplacements sont fonctionnels, directs, sans fioritures. Les déplacements sont au service de l’expression et de la musique, jamais décoratifs pour eux-mêmes. On se déplace parce que la musique l’appelle ou parce qu’on veut changer d’interaction avec le public.
Utilisation de l’espace frontal
Le shaabi privilégie une orientation frontale. Contrairement aux danses où la danseuse tourne beaucoup sur elle-même et explore toutes les diagonales, le shaabi se danse principalement face au public.
Caractéristiques :
• Orientation majoritairement de face ou de trois-quarts
• Peu de tours complets sur soi-même
• Utilisation de l’espace latéral (déplacements de côté) plutôt que circulaire
• Jeu avec l’avant et l’arrière (avancer vers le public, reculer) plutôt qu’avec les diagonales
• Regard maintenu vers le public la plupart du temps
Cette orientation frontale renforce le caractère social et interactif du shaabi. On danse POUR les gens, pas dans son propre monde.
Le shaabi demande une présence affirmée. On occupe l’espace sans timidité, sans se faire petite. Même dans un espace réduit, la danseuse de shaabi dégage une énergie qui remplit tout le lieu.
Comment créer cette présence
Attitude confiante : le corps est ouvert, les épaules détendues mais pas affaissées, le menton légèrement relevé.
Regard qui porte : on regarde loin, on établit le contact visuel, on ne fixe pas le sol.
Utilisation de la largeur : les bras s’ouvrent latéralement, on prend de la place en largeur plutôt qu’en hauteur.
Ancrage solide : la connexion au sol crée une sensation de solidité, d’impossibilité à être déplacée.
Énergie qui rayonne : même dans les moments de relâchement, une énergie vibrante émane du corps.
Interaction et relation avec le public dans la danse
Le shaabi est fondamentalement une danse sociale. Il ne s’agit pas d’une performance distante où la danseuse est sur un piédestal, mais d’une célébration partagée où le public est partie prenante.
Formes d’interaction
Contact visuel : regarder les gens directement, choisir quelqu’un dans le public et danser pour cette personne pendant quelques secondes avant de passer à quelqu’un d’autre.
Invitations gestuelles : faire signe aux gens de venir danser, de frapper dans les mains, de participer.
Réponses : réagir aux réactions du public (rires, applaudissements, encouragements) par des mimiques ou des gestes.
Dialogue : créer un échange, comme si la danse était une conversation. Le public lance une phrase (applaudissement, cri), la danseuse répond par un mouvement.
Proximité : ne pas hésiter à danser près du public, à se déplacer parmi les gens si le cadre le permet.
Humour, Provocation, Complicité
Le shaabi autorise et même encourage une dimension ludique souvent absente des danses plus formelles.
L’humour : Exagérer volontairement certains mouvements, faire des mimiques comiques, jouer avec les paroles si elles sont drôles ou absurdes, ne pas se prendre au sérieux, créer des moments de surprise ou d’inattendu.
La provocation bienveillante : Défier le public du regard, adopter des attitudes un peu effrontées, jouer la séductrice espiègle, montrer de l’assurance, voire de l’arrogance jouée
La complicité : Créer une atmosphère de fête partagée, faire comprendre au public qu’on s’amuse ensemble, partager des clins d’œil, des sourires de connivence, créer un sentiment de « nous sommes dans le coup ensemble »
Le Regard comme outil expressif
Raconter avec les yeux : les yeux expriment l’histoire, l’émotion, l’intention. Ils peuvent être rieurs, provocants, rêveurs, déterminés, selon la musique et le moment.
Créer la connexion émotionnelle : c’est le regard qui transforme des mouvements techniques en danse habitée. Un mouvement parfait avec un regard vide n’aura jamais l’impact d’un mouvement simple avec un regard engagé.
Diriger l’attention : le regard guide le public. Là où va votre regard, va l’attention des spectateurs.
Varier l’intensité : le regard peut être doux, intense, perçant, voilé, direct, fuyant… Cette variation crée de la dynamique dans la performance.
La tenue pour danser le shaabi
Aujourd’hui, la tenue d’une danseuse shaabi n’est ni un costume folklorique figé, ni une bedlah de scène classique. Elle doit surtout servir l’attitude, l’ancrage et la relation au public.
La tenue d’une danseuse shaabi s’articule aujourd’hui autour d’une pièce centrale forte, le plus souvent une galabeya moderne ou une robe stretch, pensée pour épouser le corps sans le contraindre. La coupe est généralement moulante ou semi-ajustée, avec une longueur variable, selon le contexte et la personnalité de la danseuse. Les décolletés sont souvent généreux et les lignes de coupe assument pleinement les formes, dans un esprit affirmé et populaire. Les couleurs jouent un rôle essentiel : rouges intenses, dorés, argentés, fuchsia ou imprimés audacieux, comme le léopard, très présent dans l’esthétique shaabi contemporaine. Certaines danseuses optent également pour des pantalons évasés de type flare ou des jupes fendues, qui permettent de dévoiler les jambes et d’accompagner l’énergie du mouvement.
Les matières sont choisies pour leur capacité à suivre le poids du corps : lycra, jersey ou velours stretch dominent, souvent dans des versions brillantes ou satinées. Ces tissus soutiennent visuellement les chutes de bassin et les accents lourds caractéristiques du shaabi, sans rigidifier le mouvement. La décoration est présente mais maîtrisée : paillettes, sequins ou strass apparaissent de façon modérée, intégrés directement au tissu. L’objectif n’est pas l’accumulation décorative, mais une expressivité visuelle qui reste cohérente avec l’attitude directe et urbaine de la danse.
Concernant les chaussures, le choix dépend avant tout du contexte et du rapport au public. Les talons sont fréquents, notamment lors des mariages ou sur scène, car ils participent à l’allure et à la présence scénique. Dans d’autres situations, la danse peut se faire pieds nus ou avec des chaussures plates, sans que cela n’altère l’essence du style : ce n’est jamais la technique qui dicte ce choix, mais l’intention et l’environnement.
La coiffure et le maquillage complètent cette esthétique sans jamais basculer dans le théâtral. Les cheveux peuvent être portés libres, attachés ou simplement coiffés, dans un esprit naturel et urbain. Le maquillage est visible, assumé, mais reste éloigné de l’exagération scénique du raqs sharqi. L’ensemble compose un look féminin, contemporain et affirmé, fidèle à l’identité populaire et vivante du shaabi.