Origines et histoire du reggaeton

Le reggaeton trouve son origine au Panama, à partir du reggae en espagnol, puis se développe fortement à Porto Rico dans les années 1990. La danse reggaeton s’inspire des mouvements du dancehall jamaïcain et des danses urbaines, avec des gestes marqués du bassin et du corps. D’abord associée aux milieux populaires, elle évolue avec l’histoire du reggaeton et se diffuse mondialement, devenant une danse expressive, identitaire et emblématique de la culture portoricaine.

Racines afro-caribéennes (début XXᵉ siècle – 1970)

Contexte historique : migrations, diaspora et circulations culturelles

Les origines de la danse reggaeton s’inscrivent dans une histoire longue de circulations afro-caribéennes, marquées par les migrations, les échanges culturels et la diaspora noire dans l’espace circum-caribéen. Dès le début du XXᵉ siècle, la construction du canal de Panama (1904-1914) provoque l’arrivée massive de travailleurs afro-caribéens, principalement originaires de Jamaïque, de Barbade et d’autres îles antillaises, recrutés pour une main-d’œuvre bon marché.

Ces populations ne migrent pas seulement avec leur force de travail, mais aussi avec leurs pratiques musicales, festives et corporelles. Panama devient ainsi un carrefour transnational où se rencontrent musiques jamaïcaines, traditions africaines réinterprétées dans les Caraïbes, influences afro-américaines et cultures locales panaméennes. Comme le souligne Peter Szok, la population afro-antillaise de Panama développe très tôt une identité transnationale, oscillant entre Caraïbes anglophones, Amérique centrale et diaspora nord-américaine. Cette circulation constante des personnes favorise également une circulation des danses : les gestes, postures et esthétiques corporelles voyagent avec les communautés, s’adaptant aux contextes locaux tout en conservant un socle afro-diasporique commun. Ces dynamiques migratoires constituent la matrice historique à partir de laquelle émergeront, plusieurs décennies plus tard, les pratiques corporelles associées au reggaeton.

Le rôle central des sound systems et de la culture jamaïcaine

Dans ce contexte, la culture jamaïcaine joue un rôle structurant. Les sound systems, dispositifs mobiles de diffusion musicale apparus en Jamaïque, s’implantent progressivement dans les espaces urbains panaméens fréquentés par les communautés afro-antillaises. Ces sound systems ne sont pas seulement des lieux d’écoute : ils sont aussi des espaces de danse, de performance corporelle et d’affirmation identitaire.
Ces pratiques circulent ensuite vers Porto Rico et New York à travers les diasporas caribéennes, notamment via la culture du dancehall qui se développera pleinement dans les années suivantes.

canal panamaHéritages des danses afro-caribéennes

Les racines corporelles de la danse reggaeton plongent dans un héritage afro-caribéen commun, caractérisé par plusieurs traits fondamentaux :

• Mouvements du bassin : le bassin constitue le centre expressif du corps, héritage direct des danses africaines et afro-caribéennes.
• Ancrage au sol : flexion des genoux, stabilité, relation constante avec la terre.
• Corporalité expressive : le corps devient un langage, porteur d’émotions, de désir, de défi ou de célébration collective.

Ces caractéristiques se retrouvent dans de nombreuses traditions caribéennes, notamment les danses festives de Jamaïque, mais aussi les pratiques carnavalesques de Panama, de Porto Rico et d’autres îles de la région. Le corps dansant y est à la fois individuel et communautaire, sensuel et politique.

Influences portoricaines : bomba et plena

À Porto Rico, les traditions de bomba et de plena, issues des communautés afro-portoricaines, constituent un autre socle fondamental de la danse reggaeton. La bomba, en particulier, repose sur un dialogue entre le danseur et le percussionniste, où le mouvement du corps guide le rythme. Cette logique de réponse corporelle au rythme se retrouve dans la danse reggaeton, où le corps interprète physiquement la pulsation musicale. Plusieurs chercheurs ont montré que l’intégration de ces traditions afro-portoricaines participe à l’affirmation d’une identité noire souvent marginalisée dans les récits nationaux. Même lorsque ces influences ne sont pas explicitement nommées, elles continuent de structurer l’esthétique corporelle du reggaeton.

L’émergence du wining et la centralité du bassin

Parmi les mouvements emblématiques hérités de ces traditions figure le wining, un mouvement circulaire du bassin originaire de Trinité-et-Tobago, largement diffusé dans les Caraïbes anglophones. Le wining met en avant la rotation fluide des hanches, souvent associée à une forte charge sensuelle et expressive. Ce mouvement devient un élément central des pratiques de danse liées au dancehall, puis au reggaeton. Il illustre la continuité historique entre les danses afro-caribéennes traditionnelles et les formes contemporaines de danse urbaine. Comme le souligne Rivera-Servera, ces gestes ne sont pas de simples effets esthétiques : ils constituent une mémoire corporelle diasporique, réactivée dans les contextes modernes.

sound system jamaique

Jamaïque et Panama : le reggae en español (1970-1980)

Entre les années 1970 et 1980 se met en place un pont culturel majeur entre la Jamaïque et le Panama, qui joue un rôle fondamental dans la genèse des esthétiques musicales et corporelles à l’origine du reggaeton. Ce pont ne se limite pas à la musique : il concerne aussi les pratiques de danse, les usages du corps et les modes de performance hérités de la culture afro-caribéenne.

bob marleyDe la Jamaïque : reggae et dancehall, musiques du corps

En Jamaïque, le reggae s’impose dans les années 1960-1970 comme une musique profondément liée à l’identité noire, à la résistance et à l’affirmation culturelle. S’il est souvent perçu comme une musique engagée et spirituelle, le reggae est également indissociable de la danse : les corps se déplacent en rythme, avec un ancrage au sol, une relation souple aux genoux et une expressivité du bassin. À la fin des années 1970, l’émergence du dancehall marque une transformation majeure. Plus rapide, plus percussif et plus orienté vers la fête, le dancehall valorise une danse plus explicite, énergique et parfois provocatrice. Le corps devient un espace de démonstration : les mouvements hérités des traditions caribéennes s’intensifient, s’accélèrent et gagnent en expressivité. Ces pratiques installent une nouvelle centralité du corps dansant, qui influencera durablement les cultures urbaines caribéennes.

A Panama : adaptation linguistique et culturelle du reggae

Dans le même temps, le Panama devient un lieu stratégique de réappropriation et de transformation de ces musiques jamaïcaines. Les communautés afro-antillaises, issues notamment de l’immigration jamaïcaine et barbadienne, s’approprient le reggae et le dancehall, mais les adaptent à leur propre contexte social et linguistique. C’est ainsi que naît le reggae en español : les bases musicales jamaïcaines sont conservées, mais les paroles sont désormais chantées ou scandées en espagnol. Cette adaptation linguistique joue un rôle clé, car elle permet une appropriation locale plus large, tout en maintenant un lien fort avec les racines afro-caribéennes. Cette transformation n’est pas uniquement musicale : elle touche aussi les manières de danser. Les mouvements issus du dancehall jamaïcain sont réinterprétés dans les fêtes populaires panaméennes, les clubs et les espaces urbains, donnant naissance à une danse hybride, à la fois héritière des traditions jamaïcaines et ancrée dans le contexte latino-caribéen.

el generalArtistes clés et performativité corporelle

Les artistes majeurs du reggae en español, comme El General, Nando Boom et Renato, ne se contentent pas de transposer musicalement le reggae et le dancehall jamaïcains en langue espagnole : ils jouent un rôle fondamental dans la transmission et la transformation des pratiques corporelles associées à ces musiques. À travers leurs performances scéniques, leurs apparitions publiques et la réception populaire de leurs morceaux, ils contribuent à instaurer une nouvelle manière de danser, située à l’intersection de la culture afro-caribéenne et des espaces urbains latino-américains.

Ces artistes héritent directement du modèle jamaïcain du deejay-performer, pour qui la musique est indissociable du mouvement. Le corps devient un outil central de communication : gestes amples, postures affirmées, mouvements répétitifs du bassin et rebonds rythmés accompagnent la pulsation musicale. Sur scène, l’artiste ne reste pas statique, il incarne physiquement le rythme, donnant au public des repères visuels et corporels à reproduire dans l’espace de danse.

El General, souvent considéré comme l’une des figures les plus emblématiques du reggae en español, impose une performativité marquée par la simplicité rythmique et l’efficacité gestuelle. Ses morceaux, construits sur des rythmes entraînants et répétitifs, favorisent une danse accessible, collective et immédiatement identifiable. Le public est invité à participer activement, à travers des mouvements du bassin et des pas synchronisés, renforçant l’idée d’une danse populaire, ancrée dans le quotidien. Nando Boom et Renato participent également à cette dynamique en développant une présence scénique charismatique, où le corps du chanteur devient un prolongement de la musique. Les mouvements sont souvent accentués sur les temps forts du rythme, créant une relation directe entre percussion et gestuelle. Cette manière de performer installe progressivement une norme corporelle : danser, c’est répondre physiquement au beat, par des isolations du bassin, des flexions des genoux et une posture tournée vers le sol.

Au-delà de la scène, ces artistes influencent la danse dans les espaces festifs urbains (fêtes de quartier, clubs, sound systems) où les corps du public deviennent à leur tour des vecteurs de diffusion culturelle. La performativité corporelle se transmet par imitation et répétition, créant une mémoire collective du mouvement. Cette dynamique contribue à faire du reggae en español non seulement un genre musical, mais une culture dansée, où la gestuelle se codifie progressivement. Cette codification s’enrichit également d’autres influences caribéennes circulant dans le même espace transnational.

Influences croisées du soca et du calypso

Parallèlement au reggae et au dancehall, d’autres genres caribéens influencent les pratiques corporelles de cette période, notamment le calypso et le soca, originaires de Trinité-et-Tobago. Ces musiques, fortement liées aux carnavals, mettent l’accent sur l’endurance, la répétition rythmique et l’expressivité du bassin. Le soca, en particulier, encourage des mouvements circulaires, rapides et continus des hanches, ainsi qu’une danse collective et festive. Ces influences renforcent la dimension ludique, sensuelle et communautaire des pratiques de danse associées au reggae en español. Elles participent à l’émergence d’une esthétique corporelle où le plaisir de danser, la connexion au rythme et la liberté du corps sont essentiels.

Apparition de gestes répétitifs rythmés par le dembow

Avec l’affirmation progressive du rythme qui sera plus tard identifié comme le dembow, la danse se structure autour de gestes courts, répétitifs et cycliques, directement calés sur la pulsation musicale. Le corps ne cherche plus à produire des figures complexes ou narratives, mais à épouser le rythme de manière continue, presque hypnotique. Les mouvements privilégient les isolations corporelles ainsi que les rebonds du corps sur les temps forts, calés directement sur le rythme dembow émergent. Cette répétition gestuelle crée une danse immédiatement reconnaissable, où la constance du mouvement prime sur la variation. Le geste devient une réponse directe au beat, installant une relation intime et presque mécanique entre musique et corps.

Une danse sociale informelle et progressivement sexualisée

Au-delà de ces caractéristiques gestuelles, la danse associée au reggae en español se développe avant tout comme une danse sociale, libre et non codifiée, contrairement aux danses de salon ou aux danses traditionnelles formellement structurées. Cette absence de codification permet une appropriation libre et spontanée du mouvement, où chacun danse selon son ressenti, son corps et son rapport au rythme. La transmission de cette danse s’effectue principalement par observation et imitation, au sein du groupe. Les danseurs et danseuses apprennent en regardant les autres, en reproduisant des gestes récurrents, en les adaptant à leur propre corporalité. Cette dynamique favorise une danse collective, inclusive et évolutive, où la performance individuelle s’inscrit dans une énergie partagée. Le corps devient ainsi un outil de sociabilité, un moyen de communication non verbale au sein de l’espace festif.

Dans ce contexte de liberté gestuelle, s’amorce progressivement une sexualisation des mouvements, héritée à la fois des traditions afro-caribéennes et des pratiques issues du dancehall et du carnaval. Les mouvements pelviens caractéristiques s’amplifient et acquièrent une dimension expressive de plus en plus marquée. Ces gestes, initialement liés au rythme et à l’endurance corporelle, acquièrent une dimension expressive de plus en plus marquée.

La proximité physique entre les corps devient progressivement une composante acceptée de la danse, notamment dans les interactions en duo. Le contact corporel, les jeux de distance et de rapprochement, ainsi que les postures orientées vers l’autre participent à une mise en scène du désir et de la séduction. Cette sexualisation ne relève pas encore d’un code rigide ou d’une chorégraphie explicite, mais s’inscrit dans une logique improvisée, où le mouvement exprime le plaisir de danser autant que l’attraction corporelle. Cette évolution transforme la danse en un espace de négociation sociale et symbolique. Le corps dansant devient un lieu d’affirmation identitaire, mais aussi un espace de transgression des normes morales et sociales dominantes. En valorisant le bassin, le bas du corps et le contact physique, cette danse remet en question certaines hiérarchies culturelles qui privilégient la retenue et la verticalité du corps. Cette centralité du bas du corps trouve son expression la plus emblématique dans l’adoption d’un mouvement spécifique venu de Trinité-et-Tobago.

Intégration du wining comme mouvement fondamental

Parmi les apports majeurs de cette période figure l’intégration du wining, mouvement emblématique originaire de Trinité-et-Tobago. Le wining se caractérise par des rotations continues et fluides du bassin, souvent réalisées de manière isolée ou en interaction rapprochée avec un partenaire. Ce mouvement s’impose progressivement comme un socle gestuel fondamental, car il synthétise plusieurs dimensions clés de la danse afro-caribéenne : répétition rythmique, sensualité, endurance et expressivité corporelle. Son adoption dans le reggae en español témoigne de la circulation transnationale des pratiques dansées au sein de l’espace caribéen.

Le wining joue un rôle structurant dans la future danse reggaeton, en installant durablement la centralité du bassin et en légitimant une danse orientée vers le bas du corps. Il contribue également à renforcer la dimension corporelle et charnelle de ces musiques, préparant le terrain pour les formes plus explicites et médiatisées qui apparaîtront dans les années 1990.

wining

Porto Rico : l’underground (fin 1980-1990)

Alors que le reggae en español a permis, dans les années 1970-1980, la constitution d’un langage musical et corporel afro-caribéen commun, fondé sur le rythme, la répétition et la centralité du bassin, ces pratiques trouvent à Porto Rico un nouvel espace de radicalisation sociale et culturelle à la fin des années 1980. Importées par les circulations migratoires, les échanges musicaux et les réseaux diasporiques, elles sont réappropriées par une jeunesse portoricaine confrontée à des réalités urbaines spécifiques. C’est dans ce contexte que naît ce que l’on appellera plus tard le reggaeton underground, à la fois musique, danse et mode de vie.

caseríos à Porto RicoLes caseríos et la jeunesse afro-portoricaine

Le développement de cette culture underground est intimement lié aux caseríos, quartiers populaires et ensembles de logements sociaux situés en périphérie ou à l’intérieur des grandes zones urbaines portoricaines. Ces espaces, souvent stigmatisés par les discours institutionnels et médiatiques, deviennent des lieux de création culturelle intense, portés principalement par des jeunes afro-portoricains issus des classes populaires.

Plus précisément, cette culture underground porte l’empreinte d’une jeunesse afro-portoricaine marginalisée, souvent exclue des récits dominants de l’identité nationale portoricaine. La musique et la danse underground s’y développent comme des formes d’expression du quotidien : elles racontent la vie dans les quartiers, les expériences de marginalisation, mais aussi les espaces de sociabilité, de fête et de résistance symbolique.

La danse, héritière des pratiques du reggae en español, s’intensifie et se radicalise, devenant plus physique, plus directe et plus provocante. Elle devient un moyen d’affirmation identitaire, permettant de rendre visibles des corps et des expériences habituellement relégués à la marge. Dans ce contexte, la danse ne relève plus seulement du divertissement : elle devient un acte social et symbolique. Le corps dansant affirme une présence dans l’espace public, revendique une identité afro-caribéenne et assume une esthétique corporelle centrée sur le bassin, la sensualité et l’énergie collective. Cette visibilité corporelle contribue à la fois à l’attractivité et à la stigmatisation de la culture underground.

Répression institutionnelle et espaces alternatifs

Face à l’essor de cette culture, les institutions portoricaines réagissent par une répression systématique. La musique underground et les pratiques de danse qui l’accompagnent sont rapidement associées à la délinquance, à l’immoralité et au désordre social. Des raids policiers ciblent les fêtes, les lieux de diffusion et les points de vente de cassettes, tandis que les paroles et les visuels sont soumis à des formes de censure.

Cette criminalisation renforce paradoxalement la cohésion de la scène underground. La danse, en particulier, acquiert une dimension subversive : danser devient un geste de défi face à l’ordre moral et institutionnel. Le corps, déjà sexualisé et expressif, devient un espace de résistance, affirmant son droit à occuper l’espace festif malgré l’interdiction et la stigmatisation.

Face à cette répression, la scène underground développe ses propres espaces de liberté. Les pratiques musicales et dansées se déplacent vers des espaces alternatifs, notamment les marquesinas (abris ou garages ouverts), les parkings, les cours intérieures et les fêtes clandestines. Ces lieux semi-privés deviennent des laboratoires culturels, où la musique et la danse peuvent s’exprimer plus librement.

Les marquesinas jouent un rôle central dans la diffusion de la danse underground. Elles offrent un cadre intime mais collectif, favorisant la proximité des corps, l’expérimentation gestuelle et l’intensification de la danse en duo. L’absence de surveillance institutionnelle permet une plus grande liberté corporelle, renforçant la dimension sensuelle et transgressive de la danse. Dans ces espaces, certains acteurs jouent un rôle décisif dans la structuration et la diffusion de cette culture.

DJ Playero et la diffusion d’une culture dansée

Au cœur de cette scène underground, DJ Playero occupe une place déterminante. À travers ses mixtapes, il ne se contente pas de diffuser de la musique : il contribue à structurer une culture globale, incluant la danse, le langage, les codes vestimentaires et les attitudes corporelles.
Les mixtapes circulent de main en main, créant un réseau informel de diffusion qui dépasse les caseríos et touche l’ensemble de l’île. La musique qu’elles contiennent impose des rythmes répétitifs et puissants, qui influencent directement les pratiques de danse. Les corps s’adaptent à ces pulsations, renforçant la centralité du bassin, les mouvements répétitifs et l’interaction rapprochée entre danseurs.

Du bailoteo au perreo : influences et naissance d’une danse

La danse underground portoricaine se construit à partir d’un brassage d’influences transnationales et locales. L’héritage du dancehall jamaïcain s’intensifie dans le contexte portoricain, les pratiques corporelles acquérant une dimension plus radicale et transgressive.

À cela s’ajoutent les apports du hip-hop new-yorkais, introduits par les circulations migratoires entre Porto Rico et les États-Unis. Le hip-hop influence la posture, l’attitude et la gestuelle : flexions marquées des genoux, dissociation des parties du corps, accent mis sur l’attitude (swagger), le rapport à l’espace et la performance individuelle au sein du groupe. Toutefois, contrairement au breakdance ou aux battles hip-hop, la danse underground portoricaine privilégie moins la virtuosité technique que la connexion au rythme et à l’autre.

Enfin, des influences locales viennent compléter ce mélange : gestes du quotidien urbain, postures issues de la rue, attitudes corporelles associées à la jeunesse des caseríos. Ces éléments confèrent à la danse une dimension fortement contextualisée, enracinée dans l’expérience sociale et spatiale des quartiers populaires. Le corps dansant devient ainsi le reflet d’un vécu urbain spécifique, marqué par la marginalisation mais aussi par la créativité et la solidarité communautaire.

De ce brassage d’influences émerge une pratique que l’on nomme alors le « bailoteo ». Ce terme désigne une danse énergique, répétitive et collective, marquée par une forte dimension corporelle et sensuelle. Le bailoteo ne correspond pas à une chorégraphie fixe, mais à un ensemble de gestes partagés, reconnus et reproduis dans les fêtes underground. Il cristallise l’identité dansée de l’underground portoricain : une danse populaire, ancrée dans les quartiers, façonnée par la répression et nourrie par la créativité des jeunes afro-portoricains. C’est dans ce contexte de fusion corporelle qu’émerge le perreo, forme spécifique et emblématique du bailoteo underground. Le perreo se caractérise avant tout par une danse en couple, dans laquelle les corps sont rapprochés, parfois en contact direct. Contrairement aux danses de couple traditionnelles, il n’y a pas de rôles strictement codifiés ni de pas prédéfinis : la danse repose sur l’improvisation et la synchronisation des mouvements.

Les mouvements pelviens accentués constituent le cœur du perreo. Amplifiés et répétés au maximum, ils sont directement calés sur la pulsation musicale, tandis que le haut du corps reste relativement stable ou sert à accompagner l’équilibre et l’interaction avec le partenaire. L’une des caractéristiques les plus marquantes du perreo réside dans son imitation explicite de rapports sexuels. Les mouvements évoquent la pénétration, le frottement et la tension sexuelle, souvent de manière assumée et visible.

Cette dimension suscite de fortes réactions sociales, oscillant entre fascination, condamnation morale et stigmatisation. Toutefois, dans le contexte underground, cette expressivité sexuelle s’inscrit avant tout dans une logique de provocation et de transgression, visant à défier les normes dominantes de respectabilité, de genre et de moralité. Le perreo transforme profondément la fonction sociale de la danse. Il ne s’agit plus seulement de célébrer le rythme ou la communauté, mais d’exposer le corps comme lieu de pouvoir, de désir et de résistance. Pour les jeunes afro-portoricains des quartiers populaires, cette danse permet d’affirmer une présence corporelle forte dans un espace social qui tend à les invisibiliser ou à les criminaliser. La danse underground devient ainsi un terrain de négociation des rapports de genre, de sexualité et d’identité. Si le perreo reproduit parfois des dynamiques de domination, il ouvre également des espaces d’appropriation corporelle, notamment pour les femmes, qui peuvent utiliser la danse comme moyen d’expression, de contrôle de leur image et de leur désir.

En consolidant un vocabulaire gestuel centré sur le bassin, la proximité corporelle et la sexualisation assumée, le perreo marque une rupture nette avec les formes de danse précédentes. Il constitue l’aboutissement des évolutions amorcées au Panama et dans le reggae en español, tout en posant les bases de la danse reggaeton contemporaine, qui diffusera ces codes à l’échelle mondiale dans les décennies suivantes.

perreo

Codification du reggaeton et du perreo (années 1990)

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, la scène underground portoricaine a profondément transformé les pratiques musicales et corporelles héritées du reggae en español et du dancehall. La danse, avec l’émergence du perreo, s’est intensifiée, sexualisée et affirmée comme un marqueur identitaire fort des quartiers populaires. Cette phase de radicalisation ouvre la voie à une nouvelle étape : celle de la codification du reggaeton, au cours de laquelle des éléments jusque-là fluides et hybrides se stabilisent pour former un style reconnaissable, distinct et durable.

dembowLa centralité du rythme dembow

L’un des marqueurs les plus décisifs de cette codification est la centralité du rythme dembow. Alors que les pratiques musicales antérieures reposaient sur une diversité de rythmes issus du reggae, du dancehall et d’autres influences caribéennes, le dembow s’impose progressivement comme une structure rythmique dominante. Sa répétition, sa régularité et son efficacité dansante en font un support idéal pour la danse, en particulier pour le perreo. Le dembow crée une relation directe entre musique et corps : il guide les mouvements pelviens, soutient la répétition gestuelle et favorise l’endurance physique sur la durée. Cette stabilisation rythmique permet une uniformisation des pratiques de danse, tout en laissant une marge d’improvisation individuelle. Le rythme devient ainsi un socle commun, immédiatement identifiable, autour duquel se construisent les performances corporelles.

Porto Rico comme pôle majeur de création et de diffusion

Dans les années 1990, Porto Rico s’impose comme le principal pôle de création et de diffusion du reggaeton. Les réseaux underground, les mixtapes, les fêtes et les espaces informels de sociabilité permettent une circulation rapide des morceaux, des styles et des pratiques de danse à travers l’île. Cette concentration créative favorise l’émergence de codes communs, tant musicaux que corporels. La danse joue un rôle clé dans cette diffusion : le perreo devient un langage corporel partagé, reconnaissable et reproductible, qui accompagne la musique dans tous les espaces festifs. Porto Rico ne se contente plus d’être un lieu de réception des influences caribéennes ; l’île devient un centre de production culturelle, capable de transformer des héritages transnationaux en une forme locale forte, destinée à rayonner au-delà de ses frontières. Au cœur de cette cristallisation culturelle, le perreo acquiert une dimension nouvelle : celle d’un marqueur identitaire fort.

Le perreo comme marqueur identitaire

Le perreo s’impose progressivement comme un signe de reconnaissance sociale et culturelle. Danser le perreo, c’est affirmer son appartenance à une communauté, à une génération et à un univers culturel spécifique. La danse devient un langage partagé, immédiatement identifiable, qui distingue ceux qui maîtrisent ses codes de ceux qui y restent extérieurs. Cette dimension identitaire repose sur un vocabulaire corporel précis : répétition des mouvements, proximité des corps et connexion directe au rythme. Le perreo ne se limite pas à accompagner la musique ; il incarne physiquement le reggaeton, au point que musique et danse deviennent indissociables. Le corps dansant fonctionne alors comme un vecteur d’identité, traduisant dans le mouvement une histoire marquée par la marginalisation, mais aussi par la créativité et la résistance culturelle.

Un espace d’expression corporelle populaire

Au-delà de cette dimension identitaire, le perreo constitue également un espace d’expression corporelle populaire, accessible et non institutionnalisé. Contrairement aux danses valorisées par les circuits officiels ou académiques, il se développe en dehors de toute légitimation culturelle traditionnelle. Cette marginalité contribue à sa force symbolique : la danse appartient à celles et ceux qui la pratiquent, sans médiation ni validation externe. Le perreo permet une réappropriation du corps, en particulier pour des populations dont les corps ont historiquement été contrôlés, stigmatisés ou invisibilisés. À travers la danse, les individus affirment leur présence dans l’espace social, revendiquent le droit au plaisir, au mouvement et à la visibilité. Le corps devient un lieu d’expression des émotions, du désir et de l’identité, en rupture avec les normes de retenue et de respectabilité imposées par les classes dominantes. Cette rupture assumée ne manque pas de susciter des réactions sociales et des débats moraux.

Débats autour de la sexualisation

La montée en visibilité du perreo s’accompagne de débats intenses autour de la sexualisation du corps. Les mouvements pelviens accentués, la proximité physique et l’imitation de rapports sexuels suscitent de vives critiques, souvent formulées en termes de moralité et de décence. Le perreo est fréquemment accusé de vulgarité ou d’excès, notamment lorsqu’il est observé hors de son contexte social d’origine. Ces critiques tendent à ignorer la dimension culturelle et symbolique de la danse, réduisant la sexualisation à une transgression morale plutôt qu’à une forme d’expression corporelle située. Or, dans le cadre du reggaeton des années 1990, la sexualisation du mouvement s’inscrit dans une logique de réappropriation du corps et de contestation des normes dominantes, plutôt que dans une simple recherche de provocation. Cette réappropriation soulève toutefois des questions complexes concernant les dynamiques de genre au sein de la danse.

Genre et rapports de pouvoir

Le perreo devient également un terrain de négociation des rapports de genre. Si la danse reproduit parfois des dynamiques de domination, elle ouvre aussi des espaces ambigus où les rôles peuvent être redéfinis. Les femmes, en particulier, peuvent utiliser le perreo comme un moyen de contrôler leur image corporelle, d’affirmer leur désir et de revendiquer une autonomie sur leur corps. Cette ambivalence alimente des débats complexes : le perreo est-il une danse d’émancipation ou de reproduction des stéréotypes de genre ? La réponse n’est pas univoque. La danse fonctionne comme un espace de tension, où coexistent empowerment et contraintes sociales, liberté corporelle et regards normatifs.

Respectabilité et hiérarchies culturelles

Au-delà des rapports de genre, le perreo cristallise des enjeux liés à la respectabilité sociale et culturelle. Les critiques adressées à cette danse sont souvent liées à des hiérarchies de classe, de race et de culture. Les corps noirs et populaires en mouvement, sexualisés et visibles, sont perçus comme menaçants pour l’ordre moral dominant.

Dans ce contexte, le perreo devient un symbole de résistance culturelle, en assumant une esthétique corporelle rejetée par les normes institutionnelles. Il affirme la légitimité des expressions populaires et remet en question les critères traditionnels de respectabilité, en plaçant le corps, le plaisir et le mouvement au centre de l’identité reggaeton. Cette phase de stabilisation marque un tournant décisif. En se dotant d’un rythme central, d’une identité distincte et d’un pôle de diffusion clairement identifié, le reggaeton cesse d’être uniquement une culture underground marginale pour devenir une forme culturelle cohérente, prête à franchir de nouvelles frontières. Les bases sont désormais posées pour son passage progressif vers une visibilité accrue, une médiatisation plus large et, à terme, une reconnaissance internationale.

Distinction progressive du reggaeton par rapport au reggae en español

Parallèlement à cette stabilisation rythmique, le reggaeton se distingue progressivement du reggae en español. Si ce dernier reposait principalement sur une adaptation linguistique du reggae jamaïcain, le reggaeton affirme désormais une identité propre, tant sur le plan musical que culturel. Les productions se détachent des modèles jamaïcains pour développer une esthétique plus urbaine, plus dure et plus ancrée dans les réalités portoricaines. Les paroles, les thèmes abordés et les sonorités reflètent l’expérience des quartiers populaires, tandis que la danse, dominée par le perreo, renforce la singularité du style. Cette différenciation contribue à l’émergence du reggaeton comme un genre à part entière, et non plus comme une simple variation du reggae. Cette affirmation identitaire se cristallise géographiquement autour d’un territoire spécifique.

reggaeton 1990

Explosion internationale du reggaeton (2000)

À la fin des années 1990, le reggaeton s’est affirmé comme une forme culturelle stable, dotée de codes musicaux et corporels clairement identifiables. Le perreo, désormais central, fonctionne comme un marqueur identitaire fort, tandis que Porto Rico s’impose comme un pôle de création majeur. Cette consolidation ouvre la voie à une nouvelle phase décisive : celle de la popularisation, au cours de laquelle le reggaeton quitte progressivement les circuits underground pour investir les industries culturelles internationales au début des années 2000.

Médiatisation et diffusion mondiale

La diffusion massive du reggaeton à l’échelle internationale est portée par une nouvelle génération d’artistes, parmi lesquels Daddy Yankee, Don Omar et le duo Wisin y Yandel occupent une place centrale. Ces artistes contribuent à rendre le genre accessible à un public élargi, tout en conservant certains éléments hérités de l’underground, notamment le rythme dembow et la centralité de la danse. Leur succès repose sur une capacité à adapter le reggaeton aux exigences du marché musical global : structures musicales plus formatées, refrains accrocheurs et mise en avant de performances scéniques spectaculaires. La danse, et en particulier le perreo, devient un élément clé de cette stratégie de visibilité, intégrée de manière systématique aux concerts et aux productions visuelles.

Les années 2000 marquent une diffusion mondiale accélérée du reggaeton, facilitée par les clips musicaux, les chaînes de télévision spécialisées et les grandes tournées internationales. Les clips jouent un rôle déterminant dans cette expansion, en associant la musique à une imagerie corporelle forte, centrée sur le mouvement, la sensualité et l’énergie collective. La danse n’est plus confinée aux espaces festifs locaux, elle devient un spectacle médiatisé, pensé pour être vu, reproduit et consommé à grande échelle.

Dans ce processus de diffusion, le perreo connaît une forme de normalisation. Autrefois associé à la transgression et à la marginalité, il est désormais intégré aux codes de la scène et des médias. Les mouvements sont parfois atténués, stylisés ou chorégraphiés afin de correspondre aux normes de diffusion télévisuelle et aux attentes commerciales. Les concerts, souvent accompagnés de chorégraphies structurées, contribuent à normaliser le perreo comme composante visuelle incontournable du reggaeton, tout en l’adaptant aux attentes d’un public international.

Cette normalisation transforme la perception sociale de la danse. Le perreo devient à la fois plus visible et plus acceptable dans certains contextes, tout en perdant une partie de son caractère subversif initial. La danse passe ainsi du statut de pratique contestée à celui de produit culturel exportable, contribuant à la reconnaissance mondiale du reggaeton. Toutefois, cette visibilité accrue n’est pas sans ambiguïtés.

daddy yankeeUne visibilité ambivalente : stéréotypes et critiques

Cependant, cette explosion médiatique s’accompagne de tensions et de résistances. La mise en avant répétée de corps sexualisés, de gestes issus du perreo et d’esthétiques associées aux quartiers populaires alimente des stéréotypes de classe, souvent liés à des représentations négatives des populations afro-descendantes et des milieux populaires. Parallèlement, le reggaeton et sa danse font l’objet de critiques morales persistantes. Le perreo est régulièrement accusé de vulgarité, d’hypersexualisation et de dégradation des valeurs sociales, critiques amplifiées par sa visibilité accrue dans les médias de masse. Ces discours participent à un rejet partiel du genre, y compris au sein de la société portoricaine, où une partie de l’opinion continue de percevoir le reggaeton comme incompatible avec une image respectable de l’identité nationale. Parallèlement à ces débats moraux, la diffusion commerciale entraîne également des transformations profondes dans les pratiques dansées elles-mêmes.

Standardisation et hypersexualisation de la danse

Parallèlement à ces débats moraux, la diffusion commerciale entraîne également des transformations profondes dans les pratiques dansées elles-mêmes. Deux phénomènes convergents marquent cette période : la standardisation des chorégraphies et l’hypersexualisation des corps féminins, tous deux reflétant les logiques de l’industrie culturelle.

D’une part, dans les clips, les concerts et les émissions télévisées, la danse est de plus en plus encadrée, répétée et organisée. Les mouvements sont pensés pour être immédiatement reconnaissables, facilement reproductibles et adaptés à une diffusion de masse. Cette standardisation entraîne une relative perte de diversité gestuelle. Les variations individuelles et l’improvisation, caractéristiques du perreo underground, laissent place à des séquences chorégraphiques codifiées, souvent exécutées par des danseurs et danseuses professionnels. La danse devient un élément scénographique au service de la performance de l’artiste, plutôt qu’un espace d’expression collective et spontanée.

D’autre part, cette transformation formelle s’accompagne d’une hypersexualisation accrue des corps féminins, particulièrement visible dans les clips musicaux. Les mouvements caractéristiques du perreo sont amplifiés et mis en scène de manière insistante pour les besoins visuels de l’industrie. Les corps féminins sont fréquemment fragmentés par le cadrage visuel, accent mis sur les hanches, les fesses ou la poitrine, réduisant la danse à une succession de gestes sexualisés destinés à capter l’attention. Cette représentation tend à dissocier la danse de son contexte social d’origine, en la transformant en objet de consommation visuelle, plutôt qu’en pratique culturelle incarnée.

Ces phénomènes de standardisation et d’hypersexualisation s’inscrivent dans une logique plus large : celle de la mise en scène du regard masculin dominant, qui structure la représentation de la danse dans le reggaeton commercial. Les chorégraphies, les angles de caméra et les récits visuels sont souvent construits pour satisfaire un regard hétérosexuel masculin, plaçant les danseuses dans une position d’objets du désir. Cette logique contraste fortement avec les pratiques underground, où la sexualisation du mouvement pouvait également fonctionner comme une forme de provocation, de jeu ou de réappropriation corporelle. Dans le contexte mainstream, la danse perd en ambivalence : elle est fréquemment réduite à une performance sexuelle normée, au service de la commercialisation du genre. Ces évolutions cristallisent une tension fondamentale de cette période.

Une tension entre visibilité et exploitation

La transformation de la danse dans les années 2000 révèle ainsi une tension centrale du reggaeton commercial. D’un côté, la visibilité accrue permet une diffusion mondiale des gestes, des rythmes et des esthétiques issues des cultures afro-caribéennes. De l’autre, cette visibilité s’accompagne d’une reconfiguration des rapports de pouvoir, où le corps (en particulier le corps féminin) est soumis à des normes esthétiques et narratives imposées par l’industrie. La danse, autrefois espace de liberté corporelle et d’expression populaire, devient un produit formaté, pris dans les logiques de rentabilité, de stéréotypisation et de contrôle du regard. Cette évolution nourrit les débats contemporains autour du reggaeton, en posant la question de la frontière entre célébration du corps et exploitation commerciale. C’est dans ce contexte ambivalent que s’ouvrent, dans les années 2010, de nouvelles tentatives de réappropriation et de redéfinition de la danse reggaeton.

reggaeton 2000

Nouvelles relectures de la danse reggaeton (années 2010-2020)

L’explosion internationale du reggaeton dans les années 2000 a profondément transformé la musique et la danse, en les inscrivant durablement dans les logiques de l’industrie culturelle globale. Si cette visibilité a permis une diffusion sans précédent du reggaeton et du perreo, elle a également accentué certaines dérives : standardisation chorégraphique, hypersexualisation des corps féminins et domination du regard masculin. À partir des années 2010, une nouvelle génération d’artistes et de performeurs engage alors un travail de relecture critique, visant à réinterroger les codes hérités du reggaeton commercial et à redéfinir les significations du corps dansant.

Remise en question de la masculinité dominante

Des artistes comme Bad Bunny participent activement à cette transformation en déconstruisant les modèles traditionnels de masculinité associés au reggaeton. Là où le genre avait longtemps valorisé une virilité hégémonique, marquée par la domination, la performance de puissance et le contrôle du corps féminin, ces nouvelles figures proposent des masculinités plus fluides et ambivalentes. Sur scène comme dans les clips, le corps masculin devient un espace d’expérimentation : gestuelles plus souples, postures non agressives, jeux avec l’esthétique, les vêtements et les attitudes. La danse n’est plus seulement un outil de séduction virile, mais un moyen d’exprimer la vulnérabilité, l’émotion et la pluralité des identités masculines. Cette transformation contribue à déplacer les normes corporelles du reggaeton et à élargir les possibilités expressives de la danse.

Redéfinition des normes de genre

Au-delà de la masculinité, les normes de genre sont plus largement remises en question dans les pratiques contemporaines du perreo. Les rôles traditionnellement assignés aux hommes et aux femmes dans la danse deviennent moins rigides. Les femmes investissent la danse non plus comme objets du regard, mais comme sujets actifs, maîtrisant leur gestuelle, leur image et leur désir. Cette redéfinition s’accompagne d’une diversification des corps visibles sur scène et dans les médias : corps non normés, expressions de genre non binaires, esthétiques androgynes. La danse devient un espace de négociation et de redéfinition des identités, où les codes hérités du reggaeton mainstream sont détournés, subvertis ou resignifiés.

reggaeton 2010Le perreo comme espace féministe et queer

Dans ce contexte, le perreo est parfois réinvesti comme une pratique d’émancipation et de contestation, où différents groupes marginalisés se réapproprient la danse pour en faire un espace de résistance aux normes hétéro-patriarcales. Cette réappropriation prend deux formes principales, souvent convergentes : une relecture féministe et une relecture queer de la danse.

Du point de vue féministe, la sexualité et les mouvements corporels deviennent des outils d’empowerment plutôt que de domination. Danser le perreo peut alors signifier reprendre le contrôle de son corps, affirmer son plaisir et revendiquer une autonomie corporelle face aux injonctions morales et aux regards normatifs. Cette réappropriation ne nie pas la dimension sexuelle de la danse, mais la recontextualise : le mouvement n’est plus destiné à satisfaire un regard extérieur, mais à exprimer un rapport personnel et collectif au corps. Le perreo devient ainsi un espace de résistance symbolique, où la danse permet de questionner les hiérarchies de genre et de pouvoir. Parallèlement à cette dynamique féministe, les années 2010-2020 voient l’émergence de relectures queer et revendicatives du perreo. Des artistes, danseurs et communautés LGBTQ+ s’approprient cette danse pour en faire un lieu d’expression des identités non hétéro-normatives. Les gestes, autrefois associés à une sexualité hétérosexuelle normative, sont détournés pour célébrer la fluidité du désir et des identités. Le perreo devient un outil politique, permettant de rendre visibles des corps et des sexualités marginalisées.

Ces deux mouvements de réappropriation, féministe et queer, partagent une logique commune : transformer la danse en un acte de subversion et de réaffirmation identitaire. La danse ne se contente plus de reproduire des codes existants : elle les transforme, les questionne et les charge de nouvelles significations. Cette dimension revendicative marque une étape importante dans l’histoire du reggaeton, en réaffirmant le potentiel subversif du corps dansant au sein d’un genre désormais globalisé. Au-delà de ces réappropriations politiques locales, la danse reggaeton fonctionne également comme un outil de mémoire et de connexion pour les populations diasporiques.

Un outil de reconnexion diasporique

Pour les populations vivant hors de leurs territoires d’origine, la danse reggaeton joue également un rôle fondamental de reconnexion diasporique. Dans les contextes migratoires, le corps dansant devient un vecteur de mémoire et de continuité culturelle. Danser le reggaeton permet de maintenir un lien avec des références culturelles communes, parfois plus immédiates et accessibles que la langue ou les traditions formelles. Les clubs, les fêtes communautaires et les espaces numériques deviennent des lieux où la danse facilite la reconstruction d’un sentiment d’origine partagée, même à distance. Le mouvement du corps, les rythmes et les gestes agissent comme des marqueurs identitaires incarnés, permettant aux individus de se situer symboliquement par rapport à leur histoire et à leur appartenance culturelle. Dans ce sens, la danse reggaeton fonctionne comme une pratique de transmission, informelle mais puissante, au sein des diasporas.

Une identité en mouvement

Ainsi, dans les années 2010-2020, la danse reggaeton se définit de plus en plus comme une identité en mouvement, à la fois individuelle et collective. Elle relie les expériences locales et globales, le passé et le présent, le plaisir et la revendication. En articulant corps, culture et politique, la danse reggaeton confirme son rôle central dans la construction des identités contemporaines, tout en restant fidèle à son héritage afro-caribéen et populaire.